livre d’heures…

L’intarissable Xavier

 

Depuis le premier jour de sa vie, il loge dans les valises de ses parents-globe-trotteurs. Il sait accoster partout sans souci. Déjà dix ans qu’il traverse de long en large, de haut en bas sa planète bleue. Un calme saturnien l’enveloppe.

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National Sequoia Forest – San Francisco

Au début, c’est par mimétisme qu’il sort ses cahiers, s’acharne à noircir des pages et des pages, de tout et de rien. Il taille ses crayons 100 fois par jour, note tout, chim cham choum, trois fois par là.

Aujourd’hui, il le fait pour retrouver plus vite ses repères, quel que soit le lieu où il s’installe. Il cherche dès le premier jour où se lève sa lumière et s’accorde à son pas, s’éveille avec elle. Il l’observe, la regarde glisser dans le ciel, percer les nuages et même se laisser bousculer par les vents violents.

Il reste là des heures, inscrit le moindre mouvement suspect, surprenant. Il enregistre les kilomètres franchis chaque jour, inventorie semaine après semaine, mois après mois, chim cham choum, trois fois par là. Car où qu’il soit, il archive son quotidien.

Il note même quand sa lumière s’accroche à la cheminée d’un voisin, le temps qu’elle prend pour se sortir du piège enfumé ou se dépêtrer d’une cime gorgée de milliers de feuilles et de branches. Car il y a toujours quelque part un arbre géant pour ralentir sa marche.

Dans l’immédiat, il remplit ses cahiers de chiffres, de symboles… range sa boussole.

 

Il reprend sa garde chaque soir, il regarde les constellations, observe les étoiles les plus brillantes, les nomme et les dessine à la craie sur de grands rouleaux de papier kraft noir.

La Voie lactée, cette grande rivière, galaxie au cercle laiteux, du système solaire ne cesse de l’impressionner ; surtout depuis qu’il a rencontré son premier héros, Luigi de l’Observatoire de Padoue en Italie.

Depuis ce moment privilégié, il voue une admiration profonde à ce superman scientifique qui a pris le temps de partager des morceaux de son ciel avec lui. Il rêve de devenir un tel chercheur à son tour, d’explorer à ses côtés les trous noirs cachés au coeur de la voûte céleste.

Et il continue d’accompagner ses jeunes parents nomades où qu’ils aillent. C’est avec eux qu’il poursuit son cursus primaire, son environnement en perpétuel changement l’ouvre au monde.        Sa curiosité est décuplée. Ses centres d’intérêt sont nombreux, la mort silencieuse des insectes, la disparition des oiseaux comptent parmi eux… Il trie, classe, fait des calculs solennels, ne sait plus où déposer sa tête…

 

Ce printemps, il est de retour au pays. Dans le nombril de la semaine de relâche, son sentiment géographique dans ses bagages, il accompagne sa famille dans Charlevoix : une vieille promesse que ses parents honorent. Découvrir avec lui le parc National des Hautes-Gorges-de-la Rivière-Malbaie.

Dès le départ de la maison, il a sorti son énième carnet de croquis, par habitude. Il s’est mis à écrire, dessiner le trajet parcouru, les kilomètres avalés. Il a aussi comptabilisé, les nids de poules, sans oublier, d’évaluer la hauteur de chaque dos-d’âne, de toutes les campagnes traversées, dans l’arrière- pays.

 

Il fait un ultime arrêt au village de Saint-Aimé-des-lacs avant d’atteindre sa destination. Xavier rencontre là, le dernier draveur vivant.

Ce vieil original dirige aujourd’hui le Musée de la drave en plein air derrière sa maison.

C’est ainsi qu’il apprend que les bûcherons individualistes, pis les draveurs sont deux mondes distincts. Que les draveurs, travaillent toujours tissés serrés, attachés ensemble par une grosse corde. Jos Boies1 justifie son dire, lui révèle la longue liste des noyés de la grande rivière.

Ça donne froid dans le dos. Les cheveux pris dans le frimas après ce long témoignage d’un autre temps, il reprend sa route pour le chalet. La famille s’installe pour une vacance qui s’annonce haute en couleur.

 

Après avoir escaladé des yeux l’Acropole des Draveurs, ce 9 mars 2019, il a pu donner une approximation de chacun des sommets autour, il a aussi chiffré les plus hautes falaises de l’est du Canada.

Il a ensuite glissé, patiné puis dormi au Cageu… tôt le matin alors qu’il fait une dernière randonnée au pied de l’Acropole, il fait la rencontre la plus inattendue, improbable, le quêteux de la place1, oui le vrai. Celui-là même qui connaît le créateur du Pays du 8’ jour.

Quelle allure ! Xavier est ébloui par cette charpente d’homme sans âge, peu commun, habillée de guenilles rêches, sombres, la barbe longue, le verbe haut, l’accent pittoresque… le regard perçant. Il n’hésite pas une seconde, tend sa main vers le géant.

– Monsieur ! Monsieur Pierriche ?

– Quossé ?

– J’ai lu sur le babillard de l’accueil que vous étiez là au 7’ jour de la Création, que vous avez vue, de vos yeux vu, le Bon Dieu donner une poignée de terre qui lui restait au démon pour qu’il fasse un pays ?

– Il est écrit aussi que vous en faites le tour à pied, au moins, une fois par année ?

– C’est sûr ! Le territoire est grand et montagneux et y’a plein de monde qui sort pas, tu sais. Ou ben y manque de souffle, ou ben y s’écarte de rien, pis y trouve pu leu chemin. Y’a ceux qui s’enferment à cause des tremblements de terre, faut ben que j’rapporte des nouvelles d’ailleurs, à ceux-là. Y’a des rangs où y’a jamais de messagers qui passent. Le rang cache toé ben2, le rang pousse pioche2, y’a pas un chat qui se rend là, encore moins à cap aux diables2, tout s’te monde a peur, pareil pour l’île aux pots2, y disent que ça sent le pipi, faut ben que j’m’en mêle.

– Arvoyure ! Faut que j’y voye asteure…

 

Sur le chemin du retour, Xavier se remémore cette coïncidence stupéfiante en circuit fermé. Il ouvre un carnet et commence ainsi ; à ce jour, j’ai croisé Jos Boies, dompteur de rivières1… Pierriche le quêteux 1je vas vous raconter… Chim cham choum, trois fois par-là.

 

Et à partir de ce jour-là, Xavier s’arrange pour rencontrer du monde, plus de monde. Il fait de la raquette, du vélo à neige, il traîne autour des feux de pistes, emprunte mille fois, la navette des glaces. Il s’enthousiasme, de toutes les bribes d’histoires, cueillies ici et là.

 

Il faut que je leur dise ! C’est assez ! Assez !

 

La veille du départ, il range ses carnets. Il entame un long monologue avec ses parents. Il leur annonce qu’il ne repart pas avec eux. Il restera dorénavant chez ses grands-parents, il veut les voir grandir, dit-il sérieusement, peut-être les voir vieillir aussi… Je veux savoir d’où je viens avant d’aller plus loin. Il y a tellement de belles choses ici, chez nous… Qu’en dites-vous ?

Il n’obtient pas de réponse, juste une ¨ bonne nuit ¨ !

 

Le levé s’est fait sans bruit, il a refermé son sac, sans sortir de crayons, ni carnet comme à l’habitude. Il est retourné dans les nuages de sa pensée. Il peut rêver, ça ne dérange personne. Il cherche ses mots pour les convaincre de tourner la page, de commencer une nouvelle histoire.

La traversée est longue et silencieuse.

 

Arrivé à la maison il leur signale « Je suis un draveur pas un bûcheron » j’ai besoin d’une équipe autour de moi, d’une meute même. Ses parents échangent un regard complice. Surpris, ils lui lancent ce sourire habituel qui lui répugne aujourd’hui.

Contrarié, il claque la porte, se rend à l’école où il passe ses examens annuels dans l’anonymat. Il entre au parc de celle-ci, flâne sur les terrains de ballons-paniers ou de soccer. En plein jour, il aime voir et entendre les autres, leurs débats, leurs cris, leurs rires communicatifs.

Il s’arrête, observe alentour, la récréation s’entend. Il regarde inlassablement les équipes se disputer la victoire. Il continue sa virée et croit bon d’aller chercher de l’aide à l’intérieur de La Passerelle.

Il franchit le hall emmuré de vestiaires individuels, renifle l’odeur tenace du milieu. Il avance prêt à tout.

 

Ce jour-là, dans le corridor un grand bonhomme l’interpelle ainsi…

– Salut jeune homme ! Tu viens explorer ton nouveau-monde ? Je suis bien content de voir que tes parents n’ont pas attendu pour t’annoncer ton entrée en septembre.

 

 

Et c’est ainsi que le bonheur s’est invité chez Xavier.

Le décor éphémère de ses longs périples l’émerveillait, mais maintenant c’est sa vie qui l’allume.

Chim cham choum, trois fois par là.

 

 

1Le pays du 8’jour Encyclobec.ca/région

2 La toponymie dans Charlevoix (1800-1900). À la découverte de l’arrière-pays.

 

 

L’enfant qui reste toujours au même endroit reste bête. Proverbe islandais

 

livre d’heures…

Isabel Mouttet

à découvrir à la Galerie du Parc pour la durée de la 11′

Biennale internationale d’estampe contemporaine de Trois-Rivières!

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Artiste d’exception, diplômée en architecture, elle se consacre essentiellement à la gravure depuis plusieurs années.
Griffes, graphes, lignes, scriptions multipliées à l’infini, additions, addiction au braille. Des traits en minuscules qui parlent tout bas. Le trait s’empare de tout, se rapproche de ce qui fuit, s’efface, donne à lire des pages d’écriture.
Il ouvre sur des bibliothèques imaginaires, sur des archives réelles, sur des impressions de mémoire, sur des tableaux de paysages … comme à son retour de voyage au Japon récemment et aussi, parfois, sur des planches d’observations … tel le mur de Berlin.
Dans l’atelier épuré siègent la table, la presse, le feu.
L’escalier étroit, trace une longue diagonale au mur, monte vers la cellule silencieuse, nue. Lieu sacré.
La bibliothèque regorge de poésies, d’essais, de livres beaux, de livres anciens, de livres rares. Les livres courent les murs, quelques œuvres y nichent elles aussi.
L’architecte rythme l’espace, accueille les fragments du monde alentour, la pensée respire.
L’artiste s’est installée dans l’ailleurs depuis 2014, plus au sud, pour naviguer d’elle en île à la voile ou à l’aviron selon l’humeur du temps.
Nulle île n’est une île …
Ses burins tracent la lenteur et nous invitent à la méditation.
par Denise Pelletier

 

 

Isabel Mouttet (2)