livre d’heures…

2003…

 

Je crée d’abord pour moi parce que c’est une nécessité personnelle, intime, qui rend ma vie possible.

La réalité de l’œuvre c’est le triple rapport qu’il y a entre l’artiste, son travail et celui qui regarde.

Je ne prémédite pas mon travail, pas non plus ma démarche, mais me nourrissant de voyage littéraire, planétaire…j’évolue au fil du temps saisi. Je vis, je change, mon travail évolue mais je reste fidèle à des choix, à des goûts, sans doute à ma nature.

Quelque fois l’effacement est quelque chose de productif, souvent plus que l’intention affirmée et développée. D’ailleurs, pourquoi le développement? Soulages

 

Catalogue Soulages par Pierre Encrevé, Poésie involontaire et Poésie intentionnelle par Paul Éluard 1989, L’écriture fragmentaire par Françoise S.Anastopoulos 1997, Auteur Hawad, Roberto Juarroz 1987

Le simple garde  le secret de toute permanence et de toute grandeur. Heidegger (Rotko)

 

«So ist es» Hegel devant les Alpes

 

9janvier 2003

 

Entrer dans son bus comme à l’habitude, dire machinalement c’est bien le 87? Voir le chauffeur se lever, se baisser vers la vitre avant comme pour lire le carton extérieur, se rassoir et dire ce doit être ça, vous ne savez pas lire?

 

Lorsqu’on s’écarte du zen, les montagnes sont les montagnes, les fleuves sont les fleuves. Lorsqu’on entre dans le zen, les montagnes cessent d’être les montagnes, les fleuves d’être les fleuves. Mais, lorsqu’on a atteint le zen, les montagnes redeviennent les montagnes, les fleuves redeviennent les fleuves.

 

Anecdote zen : le pâturage de la vache dans l’histoire du zen.

Dans certains monastères zen se trouvent ces tableaux : 1-le moine entouré de gens au marché 2- le moine voit la vache et se dispose à la suivre 3-la vache dont on ne voit que la queue s’en va 4-la vache qui entre dans un bois, puis trois ou quatre tableaux qui suivent le parcours de la vache, et enfin un tableau absolument blanc. Le dernier le moine qui se trouve au marché.

 

26 virus…à bout de nerfs, delete…

 

Et il faut porter un mouchoir à son nez, sa bouche, ne pas tout prendre de Bangkok. Je porterai ces tissus à mon visage. Je protègerai ma peau, mon masque, je retiendrai les pluies, les bruines de pollution. Je garderai les nuages de poussières, celles de Bangkok et d’autour. Je rapporterai d’Asie mes fibres mémoires.

 

Boîte téléphonique Internationale Thaï  001 999 15 1000 …

 

26 janvier 2003

Simone et le passé refont surface. La mort en héritage, brisée.

 

L’ouvrage de dissémination présente une beauté miroitante, diffractée, redupliquée. Chacune de ses bribes brillant d’un éclat particulier, renvoyant et exaltant à sa manière l’image de la totalité. Les fragments seraient alors comparables à ces petites flaques d’eau qui sont déposées sur le chemin après l’averse et que la terre n’a pas bues. Chacune d’entre elles reflète tout le ciel, les nuages qui se sont déchirés et qui passent, le soleil qui luit de nouveau. Une grande mare où tout l’océan n’aurait répété le ciel qu’une fois.

 

Plus que deux dodos avant l’Asie. Je finis par choisir le livre du 11 septembre ¨ le 47’ étage¨, j’hésite longuement de peur d’affecter les douanes mais finalement j’ose. Je le lirai au moment propice pour moi. Je saurai ce que je veux connaître de ce jour ou plutôt je connaîtrai ce que je n’ai pu apprendre avant, occupée à mon quotidien.

Déjà j’avais ouïe de cet auteur victime à la télévision française et j’avais perdue trace. Après des jours de flâneries à la librairie pour trouver une lecture de vacance, je tiens ce livre dans mes mains, dans le doute pour enfin confirmer que l’intuition m’a menée là où il fallait au moment opportun.

9 février 2003

 

Décollage de Québec 9hres55 app.  Arrivés à Toronto 11hres10. À 12hres30 devant une bonne bière au restaurant de l’aéroport. Nous avons passé la douane américaine haut la main après avoir franchi la douane canadienne. Si je résume nous sommes partis un peu plus tôt avec Air Canada, nous étions confortables si nous comparons à Air Transat. Nos bagages de Québec sont passés directement du côté américain alors que nous les attendions du côté canadien. Quelques papillons…il y a toujours ces petits contretemps pour nous garder alerte sans doute. 8hres Los Angeles…

 

 

Si je faisais un croquis de mon temps présent; à Québec il est 8hres-1/4 lundi matin, il est 8hres45 mardi à Taïpei, il est donc 7hres 45 mardi matin à Bankok.

 

Demain la visite guidée de plusieurs temples s’annonce captivante.

 

Nous cherchons le buffet prévu à notre Hôtel, introuvable. Nous irons dans le Chinatown et épuisés arrêtons notre choix sur un restaurant au menu élaboré, incompréhensible. Nos deux premiers plats, nous crèvent, le service lent, nous demandons notre facture nous voulons nous rendre à notre Hôtel. Celle-ci réglé après des pourparlers en anglais nous quittons les lieux irrités. Nous arrêtons dans un dépanneur chercher des breuvages à apporter à notre chambre. En marchant au cœur de Bangkok à cette heure tardive nous sommes vite étouffés par l’air irrespirable. Nous suffoquons. Je dois porter une lingette à ma bouche, mon nez.

Si j’essayais de décrire l’image, son parfum, sa réalité je n’y arriverais pas. Je n’ai aucun point de comparaison possible, aucun indice malgré toutes les traversées à notre actif. Bangkok est singulière, colorée de contrastes vivants indescriptibles. Surprenantes et incomparables donc…

Dans la rue, les automobiles, les motos, les gens, les travailleurs, les touristes, les moines. Sur le trottoir tous les métiers, impensables, inclus; les cuisines de rue, le poêle de camping, la vaisselle se lave sur le trottoir, les gens mangent librement où ils choisissent de s’arrêter.

 

12 février 2003

 

Déjeûné, soupé, une expérience culinaire d’exception, un service impeccable. Si Bangkok était un rêve, l’expérience culinaire vécue s’avère un supplément inattendu.

J’ai reçu deux orchidées et un petit mot ce soir à la porte de notre chambre.

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Elle a frappée à la porte, sourit et m’a offert ce présent. Je n’arrive pas à dormir il est 3hres du matin et je dois me lever à 5hres30 pour nous rendre au Marché flottant.

Je noterai ici en sténo ou presque : j’achèterai à Sylvie (avec ses sous) une pesée d’opium. Elle comprendra le poids du geste et l’objet raffiné la rejoint profondément.je joindrai au tout cinq dream catcher (appuie tête de China Airlines) pour sa famille et mon journal d’Asie. En art j’approfondirai un projet  ( Impressions d’Asie ) sur un nombre précis de ces Dream Catcher.

Dans les bus touristes, bien accrochés aux sièges il y a aussi de ces dream catchers mais, en dentelle crochetée. Oui, le raffinement va jusque-là et surprise! Même dans les bus publics.

 

15 février 2003

 

Samedi nous sommes entrés à Cha Am à l’heure du soupé après un voyage dangereux dans un trafic dense. L’Hôtel n’est pas comparable au Dusit de Bangkok mais la vue imprenable que nous avons sur la mer est magnifique. Ici nous commencerons par un repas bien mérité. Les lieux pour se nourrir sont simples, rien de la richesse affichée dans le Sud où nous sommes allés. Nous comparons mais jamais pour effacer les traces de nos souvenirs, plutôt pour ajouter des couleurs à nos expériences.

 

 

 

 

3

 

 

suite 2003 Carnets en transcription….

livre d’heures…

4 janvier 2003

Je reçois aujourd’hui un courrier du Centre Frans Masereel à Kasterlee en Belgique. Un plaisir renouvelé, agréable. Je reçois des invitations à partager de notre Collectif International, les 180 artistes ayant séjourné là au fil des ans pour de longues résidences de production artistique. Je suis heureuse et fière d’en être, quelle belle reconnaissance encore. Les cartons sont magnifiques et multiplient mes joies. Être invitée, acceptée, l’œuvre envoyée, accrochée dans de nouveaux espaces en Belgique, en Suisse…

 

Techniques mixtes sur papier végétal, 1’ page de mon carnet  de projets, réalisé lors de ma résidence en Belgique.

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Et qu’advient-il de moi, moi tout court, moi l’artiste? Je ne suis pas tout à fait arrêter, pas encore.

Aujourd’hui je relève ces notes sur des feuilles perdues, les miennes : Mon travail est intuitif, sélectif aussi, de l’ordre d’un choix esthétique. Je travaille surtout en série, cela me permet de développer l’idée jusqu’à sa plus simple expression. Les mots pour moi sont des éléments déclencheurs, mes matières plastiques. Le chant des mots dits ou non-dits me nourrissent, me mène au-delà de nulle part. Mes estampes sont d’abord des espaces de vie. Morceaux de temps volés à la vie.

L’iris révèle l’invisible fixe le silence : La dame s’arrête, ses lèvres se meuvent dans une langue morte, son regard trouble, inquiété. Elle se retourne vers moi et demande de chercher son numéro de téléphone, elle l’a oublié…elle ne sait pas lire sans ses lunettes, elle demande de noter, si on appelle quelqu’un viendra la chercher. Puis elle retombe, plutôt elle retourne dans l’endormissement. L’autre magasine calmement en articulant un discours décousu. Elle s’éloigne de sa compagne, sa fille en occurrence, qui la rappelle près d’elle. Elle devient agressive à l’appel. Alors, sa fille emprunte une voix d’enfant «vient me chercher, vient me chercher maman…» elle se rapprochera hésitante, son agressivité tombera. Elle se meut lentement comme une algue au fond de la mer. 

Expérience vécue au travail.

 

Le pissenlit (vase fragile ou femme) le citron (symbole de la simplicité, beauté et amour).

 

Projet « quoi que nous soyons en train de faire à un moment donné, nous ne devons pas perdre de vue que ce que nous faisons est en corrélation avec notre nature profonde. Là réside la poésie.» Bashô

            «Je pars pour un voyage de mille li, sans emporter de provisions avec moi. Sous la lune de la troisième veille je pénètre dans le rien de spécial.» Bashô

            Je pars à la recherche de mon intime. Aller, ne rien faire, faire le vide, déstructurer la réalité, soi-même, laisser venir, s’inspirer de la banalité. La seule forme de projet possible est celle qui propose une méthode qu’institutionnalise le fragmentaire.

John Cage est l’instigateur d’une telle méthode. Un artiste n’a pas à témoigner de son époque, il est fait d’elle.

Mon répertoire de contradictions, fait d’affirmations et de négations, de choix et de renoncements, de corrosion et de protection.

 

 

 

 

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parapentes Pattaya, Thaïlande 2003

Los Angeles

Combien de patience je devrai acquérir, ils sortent en troupeau pour quatre bagages et je découvre au bout de la file indienne qu’ils accompagnent l’être cher jusqu’au guichet. Entre temps ils usent de supercheries pour te reculer en fin de ligne …

Un instant j’ai voulu retourner sur Québec, un instant grand …  comme …

Et je me suis rappelé que pour côtoyer l’étranger il faut respecter ses modes de vie …

 

 

Nulle part

Ils font oui, ils font non, sept heures de vol  dans la peau du ciel et sans bagages. On m’a pris ma valise à main, on me la rendra à Bangkok. Pour un oui, pour un non. Tuer le temps dans ce fourgon volant, de qu’elle manière? J’appuie ma tête sur un dream-catcher qui protège l’appuie tête, la ligne rouge des mots me donne à rêver, son sceau humble carré rouge plus encore. Et je demanderai à la jeune hôtesse de me le donner, j’aurai au moins ce souvenir pour débarquer à Taipei. Elle m’en donnera un plein sac, trop. Non, j’en ferai un projet, oui …

Destination :0 :31 Taipei

Destination : 138 miles

Destination :5.46 a m mardi

Des vagues lourdes toute la nuit ont bercées mes rêves …

Taipei 

Trois heures en transit, pris au piège de l’aéroport, tout est vide, tout est fermé, nous sommes seuls en attente …

Nulle part

Trois heures quarante de vol et nous reculerons d’une heure encore. Là, tout juste là, dans mon intime fenêtre je regarde au dehors et à perte de vue un désert doucereux, un ruban de ciel bleu,. Quelques trouées plus sombres laisse deviner ma terre, plutôt cette terre asiatique que je viens parcourir pour une première fois. Et pourtant depuis combien d’années je la surprends dans mes lectures, dans mes dessins, dans ma musique …

Et avant le 11 septembre comment pouvait-il vivre cet homme du 47’étage … comment était t’il secondé par cette vision singulière d’un espace aussi ouvert …

Là tout juste sous moi une ville gelée dans une pellicule patinée, comme une applique moirée sur une nappe d’organdi …un profil de jambe, une silhouette de femme, délire sous les nuages, se perdre …

Taitung : 104 km

Kaohsuing, Danang,

Je ne bouge pas, dans l’éclat de cette lumière diffuse je prends, j’aspire, je piège, je capture, m’abandonne, je fixe, je cherche, le bleu m’enivre et là mes pointes de cils se noient dans l’écume des nuages. Où suis-je? Dans une boîte de pandore? … Je dîne d’un riz en couche garni de feuilles inconnues, parfumées, piquées d’un champignon noir, gluant, acre, doux, arrosé d’un vin floral et accompagné de toffu. Le tout est complété de fruits, de fromage et de gâteau au chocolat. Yin Yang. Écrire et manger de peur d’oublier, mal écrire, manqué de mots, sans mots. Extase … et je retourne sur le dos du ciel, y prenant le thé je scrute sa colonne fébrile dessinée en dentelle fragile. Il a beau dos le ciel. Il s’habille d’un morceau de robe, il porte des faux cols … Je le quitte lentement vers Bangkok, plus qu’une toute petite heure.

Bangkok

Sous le charme du débarquement j’oublie l’attente, l’inquiétude, le retard des bagages … finalement ils sont là. Le représentant de la compagnie Tourismo nous accueille en français et nous mène à notre Hôtel  le Dusit Thanni au centre de Bangkok. Notre séjour en Asie commence là..

livre d’heures…

Pousse sur ta propre tige…

Il est difficile de prendre possession de ce désert de lignes. Je crains d’abîmer son calme silence. C’est comme entamer le zinc précieux d’une matrice. Je dis précieux pour son coût énorme dans mon budget, qu’il m’est nécessaire et que je ne peux me l’offrir qu’à grand coup de sacrifices.

Je commence ici de nouveaux projets, je tiens ici, je retiens ici dois-je écrire mes pensées sauvages, crues. Je tente de les contenir pour ne pas perdre le fil ténu de leur parcours. En acquérant ce moleskine je file derrière mon père qui toute sa longue vie a rédigé ses notes d’épiceries autant que ses commandes de travail de charpentier-menuisier, peut-être même ses espoirs dans les siens. J’aurais aimé en posséder un seul mais le sort en a décidé autrement. Peut-être les a t’il détruit avant de partir, ou peut-être ce sont les fils héritiers qui en ont pris possession. Qu’importe, je le retrouve aujourd’hui en recommençant, continuant le trajet. J’ai eu besoin de multiples carnets pour de nombreuses raisons, je les ai choisi pour le prix, le format, surtout pour me retenir et je choisissais ceux aux limites confortables pour la main, le sac. Mon bagage souvent grand, mon énergie plus jeune me permettait de grandes pointures mais voilà aujourd’hui deux cils blancs au-dessus de l’œil…

Je songe à ajuster mon tir, ou plutôt mon dire. Et je commence plus sobrement, plus sagement, plus intimement.

Je songe à mes nœuds, ceux du cœur, de l’esprit, ceux de coton,

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tant de projets prisonniers du temps qui me manque. Il me presse de commencer ceux de coton, tant d’années à les ramasser, à les déposer à l’abri des poussières, des regards. Tant de temps à les regarder et à les enfermer, inspiration, expiration.

Je me suis arrêté là faire mon miel d’encre de solitude et de silence. C.Bobin

Chacun butine ce qu’il cherche. François Cheng

 

Si je retiens ces mots de Bobin, de Cheng, c’est qu’ils expriment richement ce qu’ils affirment. Ils me caressent mes soies, me touchent…

Je suis retournée à l’atelier samedi 2 novembre 2002. Je suis allée revoir deux matrices de cette année, deux matrices abandonnées en chemin faute de questionnements. Je n’arrivais pas, n’y suis pas arrivé encore, à défaut j’ai fait une manière noir sur la partie gauche et j’ai polie la zone droite d’une énergie soutenue. Il s’y trouve maintenant un intéressant dialogue mais y manque quelques points ou même un seul, ce détail qui retient, qui permet de demeurer là, saisie ou simplement interpellée. Comment faire? Que faire? Je vais laisser l’image trace accrochée là. Contempler, réfléchir jusqu’à plus ou je donnerai à voir ce dialogue muet.

L’autre matrice je la sais plus prête pour un suicide, il y manque vraiment quelques points, il y a un choix à faire, un choix que je voudrais impératif mais je n’en suis pas encore là, je travaillerai mes optogrammes puis je prendrai un temps d’arrêt. Je tends vers un repos pour me préparai à mon grand voyage en Thaïlande. Je veux être prête et en forme, alerte et sereine. Réceptive, curieuse. Pour cela il me faudra être en état de grâce. Je dois imprimer quelques griffes dans l’eau au cas ou Trois-Rivières ou Liège me rappellent. Et quoi d’autres, attendre, dessiner…Je n’arrive pas, je n’arrive plus, j’ai annulé ma journée d’atelier, je n’ai rien à dire, rien à faire. Il y a ce vide si grand, si présent. Je ne sais pas, je ne sais plus où je vais. Ni où j’avance, je reste là, ici.

L’espace, les spaces du livre m’interpellent, me titillent, me questionnent. Je songe à mes noeuds,

mes sutures

 

mes morceaux noirs, rescapés de mes aquatintes. Par où? Quand? Oui, non, je ne sais pas encore.

Je vais sortir dans cette neige hâtive, écouter le chant de mes pas dans la neige au sol, je vais aller chez Lacerte où il y a Elmyna Bouchard, j’irai me perdre dans son merveilleux travail, dériver dans l’autre peut-être accepterais-je, peut-être…m’accrocher à une bouée. Ce n’est pas moi mais s’il le faut…Et je pense ici à Marthe Wery qui écrit «Pousse sur ta propre tige» oui je vais être fidèle à moi-même.

Time out! Temps mort! Temps Nord!

La discrète, la placotteuse, la ville, la piscine, le lac St-Jean, la nageuse, la robe, dessins à l’acrylique, eau forte, aquatinte, pointe sèche, les titres d’Elmyna Bouchard où fraîcheur, douceur, singularité existent, persistent. L’aquatinte est jetée en vrac, acidulée, et quelques coups de griffes directement sur la matrice, parfois, peut-être sur le vernis. Là tout est permis sauf le superflu. Pour en arriver là il faut ne plus prendre le temps de réfléchir, de faire, il faut juste l’urgence du moment, l’urgence du geste. J’aime cette artiste. Les dessins en courte pointe m’ont pincé l’oreille, l’œil et les mains, titillé la pensée envolée, tsst! tsst! tsst! et si je cousais mes sutures en portrait des blessures, sens blessés, blessures de sens, sang arrêter là…Le vieux presbytère de St-Bruno.

 

Et maintenant revenir ici sur mon « Tambour d’eau ». Je l’ai réalisé après une absence prolongée en Europe. Une période où je reprendrai contact avec moi-même. Une période qui m’a donné le temps de sortir de moi, de puiser aux sources multiples qui m’entouraient et qui m’ont permis de prendre une voie fidèle à l’être.

J’ai entamé mon projet spontanément avec des gestes simples. Je l’ai réalisé aux levés du jour. Toujours à la lumière du jour. Je tentais chaque matin d’arriver à atteindre cette lumière différente, particulière, sereine, douce, enveloppante. J’arrêtais là…tambour d’eau est une voie, ma voix aussi, il communique l’indicible, l’illisible, un temps qui passe. Un kilomètre à l’est, un kilomètre à l’ouest. Je l’ai présenté ou plutôt partagé, sans artifice, à l’ombre d’un parc, au bord de la rue passante, voie achalandée, rarement fréquentée par les piétons. Un passage obligé où l’on ne peut s’arrêter. Je l’ai installé là pour accoster l’œil ouvert, l’œil chercheur, l’œil éveillé, l’œil prêt. Quelques regardeurs furent comblés.

12 novembre 2002

Et mon travail suspendu, en fait, mon gagne-pain le plus soutenu. J’ai pu prendre du temps pour mes compagnons de vie, puis un peu pour moi, enfin! Une sieste…et germe en moi l’idée d’une exposition particulière. Je vais préparer mon projet lentement, ne rien oublier. D’abord créer l’œuvre unique, pas de suite ici, une plage multipliée selon le nombre de lieux où je la présenterai dans le même mois de la même année. M’imposer, m’exhiber partout en même temps dans une forme particulière. Une œuvre gravée accompagnée d’un texte de démarche, d’un CV court, d’une présentation de l’œuvre, de la liste de lieux où…L’envoi devrait être confirmé par le reçu de la poste et ces reçus deviendront le catalogue de l’exposition. La preuve du passage de l’œuvre dans le lieu (Galerie). Une exposition itinérante ou voyageuse. Plus certainement voyageuse. Une photo témoin du départ des œuvres à la poste de Québec, journal, la liste des lieux où l’œuvre accostera. Une galerie importante par ville importante, en Europe, en Asie, au Canada.

la suite sous la rubrique mes carnets année 2002….

livre d’heures…

ajout aujourd’hui au Carnet de 2010 sous la rubrique Mes carnets….

 

 

Nomadisme estival :

7 août 2010 périples dans les Maritimes; Edmunston / Fredericton / Bay de Fundy, Parc Canada / Birchwood N.E. / KOA N.E. / Amherst avant de quitter N.E. / Île du Prine Édouard Twinshores / Shediac /

Camp Iroquois au bord de la Rivière Madawaska/ je me suis rendue près des rapides sur le terrain du campement, je n’avais pas accès aux rives trop escarpées, partout autour. J’ai dû laisser tomber mes sachets de pluie (imprimés) qui s’envolant découvraient leur côté nu, moins intéressant, trop limité, pudique. Presque…comme l’ébauche d’un autre projet, d’une autre piste. Mes sachets disparaissaient dans les rapides, j’en garde quelques photos.

Je demeure séduite à ces mots retenus…la ferme des prés, la rivière aux Perles, les monts bleus, les ciels d’encres et je songe aux chemins d’Éva, de Rosie. Démesure et vastitude.

8 août, dimanche nous roulerons vers Frédéricton, nous quitterons Edmunston sans remords malgré l’intimité, la nature foisonnante…en traversant les Appalaches les rubans de route vertigineux me donnent l’impression d’être  géante…parfois des couloirs murés de pierres rousses. Soudain dans le ciel une traverse de béton incisive déchire l’horizon, on voit, sent la lourdeur d’être puis nous arrivons à destination. Coup de cœur, coup de foudre.

9 août, nous sommes allés au cœur du Vieux Frédéricton, magnifique mais si petit comme Capitale, je croyais au gigantesque…la température peu clémente s’est améliorée en fin de jour. On ne cesse de parler du site où nous avons stationné notre VR. Un site enchanteur, le Hartt Island, une révélation, nous sommes sur une bande de terre surélevée, pelouse, clôture, à nos pieds outre la piste cyclable qui nous mène 6 km plus loin au cœur de la vie, (la route longe la St-John River) le fleuve ainsi nommé, d’autres Îles de ci de là s’offrent à notre vue, splendeurs. Nous nous sommes installés sur ce balcon de verdure surélevé pour admirer à perte de vue ce joyau de la Capitale.

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L’eau comme une glace, reflète tous les bosquets autour, plus encore. Le ciel promène ses barbes blanches sur le miroir figé des eaux calmes. J’irai une fois encore sur la plage capturer des espaces temps de cette étape de notre périple; mes mots à l’eau à la dérive, mes carnets sans amarres, un pont d’attaches soudé à l`horizon (pour embarcations multiples)…

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les cannetons, les petits garçons, là…les cimes s’effilochent, petits tremblements au miroir.

10 août, direction Bay de Fundy, les piliers du Pont sur la rivière Jemseg couronnent les cimes échevelées des arbres feuillus, dans la brume danse une forêt fantôme. Figée là j’ai vu au loin deux pêcheurs, j’ai vu des cerfs-volants, entendu ou imaginé les tintamarres des acadiens en fête. Sur la plage, un empilement de pierre, un goéland scrute l’horizon.

15 août, la Cabot Trail à des altitudes de 445 M ou 455 M plus encore parfois, vertigineux, à couper le souffle. Un ciel festonné de montagnes, à claire voie, ruisseaux, rivières et fleuve serpentent.

 

17 août, au Kampground KOA, notre campement à North Sidney, derrière nous une falaise cuivrée, à nos pieds un ruban bleu fluide traversé d’un ouvrage fascinant, un pont à l’alliage en meccano époustouflant, surréaliste pour moi. Je n’ai pas son nom ou Bridge N.Sidney. À ma fenêtre du soir, j’observe l’eau glisser, la rivière gonflée de pluie du jour, elle coule, court, lourde et verte, je lis ses rythmes endiablés. Essai, étude, ébauche.

18 août, nous nous dirigeons vers l’Île du Prince Édouard. Cinq jours de découvertes. Nous traversons le pont de la Confédération, 12.9 KM. J’ai amené Maria Nichita dans mes pensées pour cette traversée. Tant de ponts traversés ensemble dans cette amitié qui est nôtre. Tous ces ponts…

Moncton, Nouveau-Brunswick, je me suis rendue à la plage près de la rivière, je me suis vite retrouvée seule avec ma caméra. J’avais choisi quelques sachets de pluie sachant que je pourrais les déposer un à un là, les laisser glisser à fleur d’eau…ils avancent lentement muent par une brise légère. Après quelques photos et vidéos de mon work in progress un vocabulaire plus expressif se dessine, plus efficace qu’à la première étape. Je ferai un tri à la toute fin du voyage. Je sens se dessiner une voie. Nénuphars ou marcher sur l’eau…20 KM de Noth Sidney N.E. avant de quitter ce camp je me suis rendue près de la rivière, là aussi j’ai pu déposer précieusement mes sachets «à pas d’elle» là prend forme un carnet de route, les photos témoins du lieu, du geste, expriment, répondent à mon questionnement. Faire image, faire sens.

19 août sur les bords de l’Atlantique, un feu bleu inonde notre séjour, pas un seul nuage, infiniment bleu, bleu azure, bleu mer, bleu ciel, vent bleu doux du sud, caresse sur le champ de sable velours. Je tourne et roule mon regard dans ce bleu mou, bleu blues, encre bleue, gouache aquarelle acrylique, blues; en état de bleu, chant de mer, ressacs, cris, rires bleus d’enfants, même le moteur d’un petit avion lointain, perce le ciel de mes souvenirs d’enfance, bleus. Et toutes ces ombrelles piquées là comme des fleurs sauvages.

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20 août, Avonlea, champs de trèfles bleus, la maison de Lucie Maud Mongommery, Cavendish, petit port et quelques maisons aux couleurs de terre fortes. Revenue sur notre plage de Twinshores Camp au bord de l’Atlantique, marche sans fin…je prends quelques photos de mes nénuphars, peu concluant. Trop de témoins pour ce travail solitaire. Demain la suite.

21 août, des heures de flâneries sur notre plage, des heures différentes du jour, des randonnées lumineuses, des marées changeantes, je cours pour rejoindre un profil de penseur. Un autre rocher sculpté par la mer, je le capture enfin après plusieurs essais.

 

 

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Je mettrai à l’eau d’autres sachets choisis, porteurs d’autres pluies, quelques conclusions intéressantes, mais…

Quand donc vais-je déposer mes pluies les plus poétiques, j’attends encore, les marées ne m’ont pas encore convaincues…il me reste demain encore ici à l’Île du Prince Édouard. Lundi nous serons au Nouveau Brunswick., Shediac…je reviens.

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22 août, arrêt provisoire, j’ai le dos en bouillie. Je paie sans doute mes longues marches sur les plages, mes contorsions pour mes nombreuses captures d’images. Je retourne à midi m’assoir et regarder, entendre la mer bruyante, déferlante d’aujourd’hui. Assise pour ne pas trop marcher. 45 minutes plus tard je retourne au camp, la douleur ne passe pas. Je termine ici mon périple, j’en garderai un merveilleux souvenir, chaud, bleu, enveloppant. Ici mes rêves étaient plein de la famille est-ce l’ambiance familiale chaleureuse qui régnait aux camps. Cette nuit Gaétan et Brigitte convolaient vers un mariage, au matin je me suis réveillée sans que la cérémonie ait lieu. Toute la nuit des empêchements farfelus ont retardés la cérémonie. Assise à la mer tantôt je m’interrogerai comment raconter en image ce merveilleux voyage.

Mardi, dernier bout. Nous sommes arrivés hier sur notre île à Parlée Beach, Shediac, NB. Une belle arrivée, à chaque déplacement, la surprise est agréable. Ici l’eau n’est pas…c’est ici que nous pensions être au plus près de l’océan. Notre site est au centre d’un grand boisé, comme une île en pleine mer, entouré d’un chemin peu fréquenté. Devant moi trois groupes d’arbres, feuillus, épineux et petit bosquet…derrière moi deux autres groupes d’arbres.

Hier on m’avait confirmé dix minutes de marche de la plage, après trente minutes de marche on la devine mais trente minutes de plus auraient été nécessaire. Nous sommes retournés au VR sans voir la mer, mon entorse lombaire s’aggravait…

livre d’heures…

21 juillet 2018

 

Au creux de la montagne enveloppée du matin calme et installée sous le filet j’évite les moustiques.

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Lentement pressée j’observe les fourmis. J’entends les titillements d’insectes qui chantent la canicule amorcée, quelques bruissements d’oiseaux. Là-haut sur la piste des enfants apprivoisent leurs peurs. J’écoute leurs rires, leurs pleurs, leurs questionnements. Derrière moi l’oiseau minuscule, invisible m’appelle. Je cherche dans le feuillage fourni, je suis sa course folle d’arbre en arbre, de branche en branche, nul forme n’apparaît, le fantôme s’amuse. Tiens, là, j’entends la tourterelle, le tue-mouche d’un voisin. Jamais l’oiseau siffleur.

L’écureuil s’annonce guerrier, je ne réponds pas, je l’évite. L’emmerdeur tenace me provoque sans arrêt. Je ne veux plus de commerce avec sa race.

Je cherche dans les éclaircies du feuillu la bête aperçue hier, le fin renard. Je crains le loup, je sens sa présence sauvage, ses glissements furtifs dans la végétation luxuriante, le danger qui rôde. Je sais qu’il y a l’ours, qu’il est venu près de ma cabane. L’homme des bois engagé pour protéger les randonneurs reste à l’affût, étudie les empreintes, renifle presque les pistes. J’ai croisé un jour l’homme sauvage, est-ce à vivre seul ou le zèle qui lui masque le sourire? Le cri de guerre de l’écureuil résonne encore, il se lance, hardi, frondeur. Il insiste et je résiste. Je ne répondrai pas, c’est la deuxième année que je ne m’engage plus avec lui, eux, et il finit par aller ailleurs sans doute.

Je vois bien quelques suisses traverser mes champs ou faire le tour de mon abri…

Aujourd’hui  je voudrais trouver les mots pour peindre mon jardin de fougères, ma flore sauvage, mes arbres morts, mes épinettes noirs, mes aulnes du marais. Tous poussent en harmonie, sans nom, j’étreins du regard cet écrin de verdure. Mes yeux aiment se perdre dans les nids de lumières accrochés aux ramures, grimper aux écorces ridées, longer les résineux pour atteindre les nids débridés. Je voudrais pouvoir nommer chaque tige, chaque bourgeon, chaque fleur et même chaque brindille. Décrire chaque vert, clair, humide, sombre. J’habite un bouquet de couleurs caméléons, j’entends leurs murmures, ullulements, sourdines.

 

 

 

J’écris sur mes genoux, l’échine recourbée et je vois danser les ombres feuillues sous la table. Un vent léger se lève, dernier soubresaut avant le pic de la canicule…

Comment décrire sans les mots, sans la langue juste, j’attends, j’entends, je ne bouge pas, je sens la forêt m’habiter. Une atmosphère…qui n’est pas dans les mots, mais est, tout entre les mots, comme la brume. Denise Pelletier