livre d’heures…

ma forêt, ma rivière, mon inspiration

 

 

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livre d’heures…

 

Denise Pelletier  Sylver Medal Award    National Taiwan Museum of Fine Arts  

 

Vingt-neuf décembre 2003

Me voilà perchée au-dessus du mail du Centre commercial Place Laurier, Québec où je travaille. Plus que quelques jours avant mon départ pour Taïwan. Je commence vivement à ressentir les émotions, fébrilité et sérénité. Je saute de l’une à l’autre, exubérante, vivante. Dans l’autobus, après une journée de travail intense, un retard m’inquiète, me rappelle, que ma ligne aérienne déroge elle aussi de son tableau horaire.

Cinq janvier. Lentement pressée, je débute ma journée. Du haut de ma tour, je m’apprête pour un lundi rempli. Pour une semaine de préparatifs ultimes avant de rejoindre l’Orient. À la radio une musique ennuyante. J’écoute les sonneries de la réception de Laurier où s’empressent réceptionnistes et agents de sécurité. En sourdine, les rumeurs de chacun, qui comme moi rejoignent leur poste de travail, dans ce grand navire de commerce.

Treize janvier. Radio-Canada annonce des retards dans les aéroports, sème l’inquiétude. Du blanc partout, ni ciel ni terre, je pars plus tôt. Sur cette toile vierge, des coups de griffe à peine esquissés. Mon chemin d’emprunt me vaut maintes inquiétudes: visibilité nulle, enneigement, chaussée glissante, accident, détour et malgré tout, un choix judicieux. J’évite les embouteillages et arrive sept heures plus tard à l’aéroport international Montréal Trudeau.

 

Quatorze janvier. Après une nuit brève, le grand jour.

Neuf heures et quart. J’attends sur la piste de dégivrage.

Onze heures. Deuxième tentative de décollage. Arriverons-nous à destination à temps pour le transit?

Treize heures et quart. Nous atterrissons à l’aéroport international de Vancouver. Après une course folle, me voilà assise à mon siège de la Cathay Pacific Airlines. Nous arrivons finalement à Hong Kong à vingt et une heures. En avance donc, malgré le temps perdu. Nous atteignons Taipei dans les délais.

 

Mais, autre intempérie le SRASS nous frappe de plein fouet. Panique générale à l’accueil, l’OMS lance une alerte planétaire. Après avoir contrôlé nos papiers officiels, passeport, billets, on nous remet un masque de papier, ainsi qu’une fiche qui devra nous accompagner dans tous nos déplacements  pour la durée du séjour. On prend notre température et on l’inscrit sur le formulaire. Chaque matin et chaque soir à l’Hôtel, nous devrons répéter l’exercice sous surveillance.

Je sors enfin de l’aire d’accueil, traverse une foule de pancartes aux calligraphies illisibles, tenues par des guides inconnus. Je rejoins le chauffeur du Musée de Taipei, qui m’accueille dans sa langue, avec une affichette à mon nom. Après quelques tentatives d’échanges, je demande à parler en anglais à un représentant du Musée avant d’embarquer, pour connaître la destination du voiturier.

J’aurai finalement un jeune artiste, OOI, Kooi-hin au bout du fil, médaillé lui aussi et déjà arrivé pour la cérémonie d’honneur. Il me convainc de faire confiance au conducteur, m’explique que c’est bien le chauffeur du Musée, malgré l’absence du sigle sur le véhicule. Il me confirme, que tous les artistes médaillés sont arrivés, il ne manque que moi. Je cède, m’installe sur la banquette arrière. Nous empruntons l’autoroute One Miaoli, jusqu’au centre-ville de Taichung. Après deux heures de trajet, dans une nuit noire, chaude et humide, j’entre enfin à mon Hôtel, le Splendor Studio.

Vingt-quatrième étage, trois heures.

Je m’enveloppe d’une première nuit taïwanaise, je règle mon réveil pour huit heures. Épuisée, je sombre dans un sommeil réparateur. Me voilà en rêve au festival des lanternes. J’arpente les rives du lac du soleil et de la lune, visite le temple consacré à Confucius et titube jusqu’au matin parmi les lucioles.

 

Seize janvier.

Je descends à la réception pour faire prendre ma température et retourne au restaurant du onzième étage. Je m’installe face à la grande baie de verre, derrière laquelle s’élèvent des tours miroirs gigantesques à perte de vue. Une lumière réconfortante surf sur le glacis des parois vitrées. Je suis entourée d’Asiatiques, seule blanche parmi eux, marginale. Mon regard est attiré par plusieurs masques. Saisie par l’inquiétude provoquée, dois-je porter le mien? Ils se protègent, j’en ferai autant. Je m’interroge sur les sentiments éprouvés en chacun de nous.

Après un repas frugal, je monte au vingt-deuxième, au Centre d’affaires, pour envoyer quelques messages et confirmer ma présence au Conseil des Affaires Culturelles de Taiwan.

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Quelques minutes plus tard, on vient me chercher et débute une course effrénée entre l’Hôtel et le Musée. Je vis là, ma première heure de pointe; un trafic délirant sous les klaxons et noyé sous les panneaux publicitaires. Me voilà en direction du National Taiwan Museum of Fine Arts, à Taichung, le seul ainsi nommé à sa réouverture en 2004 après de grandes métamorphoses. Autrefois, Musée d’Art de Taïwan ouvert en 1988, fermé, en 1999,  après le tremblement de terre 921 (ainsi nommé pour tremblement de terre le septembre 21)

Je rencontre enfin les autres artistes invités et primés par la biennale Internationale de dessin et de gravure du musée: un jeune Polonais, deux Japonais, un Thaïlandais, deux Taïwanais, un Espagnol et un Malaisien. Quel bonheur! Des traductrices sont assignées à chacun de nous pour la durée du séjour. L’ouverture de la biennale se fera dans une grande galerie du Musée, même si toutes les rénovations ne sont pas terminées.

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Julienne ma traductrice 

Le même jour sur un autre étage, nous assistons au dévoilement des œuvres de Goya, prêtées par la ville de Paris. Plus de deux cents gravures, les séries aux titres explicites, datant de 1797 à 1825 : les caprices, les désastres de la guerre, les corridas, les folies. C’est un privilège de voir s’ouvrir devant nous un premier conteneur dévoilant cette collection prestigieuse, marquant l’apogée de l’histoire universelle de la gravure. Le musée confirme ainsi sa nouvelle orientation de plateforme internationale, de dialogue entre les arts. Nous sommes là, premiers exposants, premiers visiteurs, déambulant masqués dans les nuages de poussière, du grand œuvre naissant. Le directeur inaugure son premier discours, qui nous est traduit. Les appareils photos, les caméras en délire inondent le lieu pendant plusieurs minutes.

Après quelques heures, nous quittons l’architecture contemporaine, dans un transport nolisé, accompagnés d’un responsable et de nos traductrices. Nous nous rendons pour notre premier repas communautaire, et tous les autres porteront ce même air de fête. Installés, chaque fois, autour d’un plateau de table rond, immense et pivotant. Seul le décor, les épices, les parfums, du  menu varieront. Il y aura toujours un bol de riz, du poisson, des fruits de mer, des viandes, des légumes, une soupe et des oranges du pays.

Je m’engage dans une semaine culturelle d’exception, malgré la préoccupation d’une fièvre montante. D’abord, à Puli je visite le National Craft Research Institute où je suis fascinée par un oreiller de bambou, cet impossible objet qui protège les coiffes des dames d’une autre époque. Puis, l’atelier de papiers faits main, installé dans une forêt aux essences variées, cultivées pour la fabrication de la pulpe, depuis des siècles. En route, nous abordons une véritable caverne d’Ali Baba, nous arrêtons chez l’artiste laqueur Jiang Tian. Là encore, je suis surprise de voir des violons venus d’Italie se faire bichonner. Il faut un an de séchage entre les couches de laque. Je ne peux imaginer un virtuose attendre le retour de son instrument.

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atelier de papier/jardin d’essences

 

Nous allons ensuite au temple taoïste de Lukong, au coeur du village ancestral riche de son histoire. Les gens prient en lançant derrière eux de petites pièces en quarts de lune au sol. Étrange rituel, obtenir un recto et un verso assure une réponse positive à la prière.

Plus que quelques jours en terre inconnue et le stress de la fièvre persiste. Chaque journée nous mène quelque part. Ce matin, Oufong, fortement touché par le tremblement de terre en 1999 et tant de témoins encore. Le toit d’une école primaire coiffe le bitume d’un stationnement, le bâti est sous terre. Quelle étrange position.

Il nous faudra une journée pour découvrir  Stock 20, cette ancienne gare de train et ses entrepôts transformés en village d’artistes. Un projet ouvert qui rend l’art accessible à tous.

Le jour suivant, angoisse au Musée national du Palais de Taipei : on prend notre température à l’entrée. Le musée abrite les collections du palais impérial de la Cité interdite de Pékin. Les deux musées se partagent jalousement un même fond de collections, séparé par les aléas de la guerre civile chinoise. Des heures de vertige où peintures et calligraphies nous sont racontées par des historiens émérites.

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Aujourd’hui, j’entre à l’Université de Taipei, où je reviendrai en résidence. Je veux revoir ses paysages surréalistes, tout en contrastes. Nous terminons l’escapade quotidienne aux sources thermales thérapeutiques de Beitou.

Puis, clôture avec un souper d’adieu dans le brouhaha du Nouvel An chinois 2004. Ce soir, pour la première fois en faisant mon bagage, je regarde le tracé sur mon mur de chambre. Les secousses sismiques, les tremblements du temps, écrits par le cadre d’une gravure ancienne. Je m’imagine ajoutant les lignes de mes inquiétudes, les courbes de ma température durant mon périple au long cours.

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Demain, une longue traversée m’attend, de Hong Kong à Québec. Mon pays froid m’attend.