livre d’heures…

Dérive

Le grand toit plat, pleure à chaque printemps, s’orage dans la chambre du père. La grande maison blanche sans caractère demeure lieu de vie, de rencontres, d’allers-retours.

J’occupe la rotonde, chambre à proximité de celle de la mère, réservée à l’enfant rebelle. Sa longue fenêtre étroite donne sur le verger voisin.  Dans ma mémoire de la maison, c’est celle qui offre le plus bel horizon, et si l’arbre bougeait un peu, penchait la tête, elle verrait peut-être le lac, ou quelques rayons lumineux danser sur ses eaux

Le grand escalier central qui relie les divers paliers oblige cette longue courbe à l’architecte, il n’y a aucune prétention, ni luxe ici. C’est sans doute l’accès au corridor de droite, aux chambres voisines qui oblige ce méandre.

À moins que ce ne soit pour l’arrivée titubante du père. Que ce soit simplement pour  ouvrir l’espace sur la chambre de la mère.

On ne l’a jamais su, ni eu la curiosité de savoir cette excentricité.

Le plus énigmatique, le petit balcon tout en haut qui coiffe la cage d’escalier. Grand comme un couffin à chat, mais nous n’en avons pas. Je me rappelle ici, de veilles bruyantes ou ça discutait, riait en bas. Je sortais du lit sur la pointe des pieds, sans faire de bruits je frôlais la longue courbe du mur, m’installais là, recroquevillée. Je tendais l’oreille aux histoires farfelues, indiscrètes. Je n’entendais pas tout, j’apprenais là, l’art d’inventer, de créer, ou, peut-être simplement celui de vivre.

Puis les années passent, et on ne sait pourquoi ces lieux aux volutes sinueuses nous interpellent. Ils demeurent enfermés dans les parenthèses de nos mémoires, d’hier à aujourd’hui. Ils sont paysages de notre histoire, puis chronologie de nos âges, témoins du vécu.

J’ai souvenir d’une rencontre publique de mon groupe OFF ou nous discutons de l’espace alloué de l’ancienne caserne, chacune veut la première place, l’avant-scène. Je m’éloigne du caucus enflammé et découvre au coeur du lieu, au pied de l’escalier, bien en retrait, derrière de hautes arches, l’espace minuscule, intime. Le creux galbé où je choisis d’installer mon jardin grand comme un grain de moutarde. Au grand bonheur des autres membres du collectif, la dissidente, rend hommage au moine citrouille amère dans les coulisses. Plus tard encore, j’accoste en solo au cœur de la bibliothèque (Félix Leclerc) à Québec. Le jour grimpe sur les briques de verre du pavillon, l’arabesque vitrée enveloppe mes  ronds de papiers, ma cage de fer. Mon projet d’Encyclopédie Singulière s’élève dans une aura de lumières naturelles. Ailleurs, toujours,  la baie vitrée de l’Ermitage (Reuil-Malmaison) m’appelle, je m’y installe malgré les ouvertures béantes, la rareté des cimaises; je crée, j’é cris, je ris aussi, j’y déploie mes histoires à grands bruits, ma Partita. L’artiste marginale habite les murs ronds sous tous les toits.

Denise Pelletier 2017

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Hommage à une grande artiste graveur

Isabel Moutet

 

 

Artiste d’exception, diplômée en architecture, elle se consacre essentiellement à la gravure depuis plusieurs années.

Griffes, graphes, lignes, scriptions multipliées à l’infini, additions, addiction au braille. Des traits en minuscules qui parlent tout bas. Le trait s’empare de tout, se rapproche de ce qui fuit, s’efface, donne à lire des pages d’écriture.

Il ouvre sur des bibliothèques imaginaires, sur des archives réelles, sur des impressions de mémoire, sur des tableaux de paysages … comme à son retour de voyage au Japon récemment et aussi, parfois, sur des planches d’observations … tel le mur de Berlin.

Dans l’atelier épuré siègent la table, la presse, le feu.

L’escalier étroit, trace une longue diagonale au mur, monte vers la cellule silencieuse, nue. Lieu sacré.

La bibliothèque regorge de poésies, d’essais, de livres beaux, de livres anciens, de livres rares. Les livres courent les murs, quelques œuvres y nichent elles aussi.

L’architecte rythme l’espace, accueille les fragments du monde alentour, la pensée respire.

L’artiste s’est installée dans l’ailleurs depuis 2014,  plus au sud,  pour naviguer d’elle en île à la voile ou à l’aviron selon l’humeur du temps.

 

Nulle île n’est une île …

 

Ses burins tracent la lenteur et nous invitent à la méditation.      

  

                                                      Denise Pelletier