Carnet 2019 à suivre

Conte inédit

Hommage à mon petit fils Xou
L’intarissable Xavier

Depuis le premier jour de sa vie, il loge dans les valises de ses parents-globe-trotteurs. Il sait accoster partout sans souci. Déjà dix ans qu’il traverse de long en large, de haut en bas sa planète bleue. Un calme saturnien l’enveloppe.

 

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Au début, c’est par mimétisme qu’il sort ses cahiers, s’acharne à noircir des pages et des pages, de tout et de rien. Il taille ses crayons 100 fois par jour, note tout, chim cham choum, trois fois par là.

Aujourd’hui, il le fait pour retrouver plus vite ses repères, quel que soit le lieu où il s’installe. Il cherche dès le premier jour où se lève sa lumière et s’accorde à son pas, s’éveille avec elle. Il l’observe, la regarde glisser dans le ciel, percer les nuages et même se laisser bousculer par les vents violents.

Il reste là des heures, inscrit le moindre mouvement suspect, surprenant. Il enregistre les kilomètres franchis chaque jour, inventorie semaine après semaine, mois après mois, chim cham choum, trois fois par là. Car où qu’il soit, il archive son quotidien.

Il note même quand sa lumière s’accroche à la cheminée d’un voisin, le temps qu’elle prend pour se sortir du piège enfumé ou se dépêtrer d’une cime gorgée de milliers de feuilles et de branches. Car il y a toujours quelque part un arbre géant pour ralentir sa marche.

Dans l’immédiat, il remplit ses cahiers de chiffres, de symboles… range sa boussole.

 

Il reprend sa garde chaque soir, il regarde les constellations, observe les étoiles les plus brillantes, les nomme et les dessine à la craie sur de grands rouleaux de papier kraft noir.

La Voie lactée, cette grande rivière, galaxie au cercle laiteux, du système solaire ne cesse de l’impressionner ; surtout depuis qu’il a rencontré son premier héros, Luigi de l’Observatoire de Padoue en Italie.

Depuis ce moment privilégié, il voue une admiration profonde à ce superman scientifique qui a pris le temps de partager des morceaux de son ciel avec lui. Il rêve de devenir un tel chercheur à son tour, d’explorer à ses côtés les trous noirs cachés au coeur de la voûte céleste.

Et il continue d’accompagner ses jeunes parents nomades où qu’ils aillent. C’est avec eux qu’il poursuit son cursus primaire, son environnement en perpétuel changement l’ouvre au monde.        Sa curiosité est décuplée. Ses centres d’intérêt sont nombreux, la mort silencieuse des insectes, la disparition des oiseaux comptent parmi eux… Il trie, classe, fait des calculs solennels, ne sait plus où déposer sa tête…

 

Ce printemps, il est de retour au pays. Dans le nombril de la semaine de relâche, son sentiment géographique dans ses bagages, il accompagne sa famille dans Charlevoix : une vieille promesse que ses parents honorent. Découvrir avec lui le parc National des Hautes-Gorges-de-la Rivière-Malbaie.

Dès le départ de la maison, il a sorti son énième carnet de croquis, par habitude. Il s’est mis à écrire, dessiner le trajet parcouru, les kilomètres avalés. Il a aussi comptabilisé, les nids de poules, sans oublier, d’évaluer la hauteur de chaque dos-d’âne, de toutes les campagnes traversées, dans l’arrière- pays.

 

Il fait un ultime arrêt au village de Saint-Aimé-des-lacs avant d’atteindre sa destination. Xavier rencontre là, le dernier draveur vivant.

Ce vieil original dirige aujourd’hui le Musée de la drave en plein air derrière sa maison.

C’est ainsi qu’il apprend que les bûcherons individualistes, pis les draveurs sont deux mondes distincts. Que les draveurs, travaillent toujours tissés serrés, attachés ensemble par une grosse corde. Jos Boies1 justifie son dire, lui révèle la longue liste des noyés de la grande rivière.

Ça donne froid dans le dos. Les cheveux pris dans le frimas après ce long témoignage d’un autre temps, il reprend sa route pour le chalet. La famille s’installe pour une vacance qui s’annonce haute en couleur.

 

Après avoir escaladé des yeux l’Acropole des Draveurs, ce 9 mars 2019, il a pu donner une approximation de chacun des sommets autour, il a aussi chiffré les plus hautes falaises de l’est du Canada.

Il a ensuite glissé, patiné puis dormi au Cageu… tôt le matin alors qu’il fait une dernière randonnée au pied de l’Acropole, il fait la rencontre la plus inattendue, improbable, le quêteux de la place1, oui le vrai. Celui-là même qui connaît le créateur du Pays du 8’ jour.

Quelle allure ! Xavier est ébloui par cette charpente d’homme sans âge, peu commun, habillée de guenilles rêches, sombres, la barbe longue, le verbe haut, l’accent pittoresque… le regard perçant. Il n’hésite pas une seconde, tend sa main vers le géant.

– Monsieur ! Monsieur Pierriche ?

– Quossé ?

– J’ai lu sur le babillard de l’accueil que vous étiez là au 7’ jour de la Création, que vous avez vue, de vos yeux vu, le Bon Dieu donner une poignée de terre qui lui restait au démon pour qu’il fasse un pays ?

– Il est écrit aussi que vous en faites le tour à pied, au moins, une fois par année ?

– C’est sûr ! Le territoire est grand et montagneux et y’a plein de monde qui sort pas, tu sais. Ou ben y manque de souffle, ou ben y s’écarte de rien, pis y trouve pu leu chemin. Y’a ceux qui s’enferment à cause des tremblements de terre, faut ben que j’rapporte des nouvelles d’ailleurs, à ceux-là. Y’a des rangs où y’a jamais de messagers qui passent. Le rang cache toé ben2, le rang pousse pioche2, y’a pas un chat qui se rend là, encore moins à cap aux diables2, tout s’te monde a peur, pareil pour l’île aux pots2, y disent que ça sent le pipi, faut ben que j’m’en mêle.

– Arvoyure ! Faut que j’y voye asteure…

 

Sur le chemin du retour, Xavier se remémore cette coïncidence stupéfiante en circuit fermé. Il ouvre un carnet et commence ainsi ; à ce jour, j’ai croisé Jos Boies, dompteur de rivières1… Pierriche le quêteux 1je vas vous raconter… Chim cham choum, trois fois par-là.

 

Et à partir de ce jour-là, Xavier s’arrange pour rencontrer du monde, plus de monde. Il fait de la raquette, du vélo à neige, il traîne autour des feux de pistes, emprunte mille fois, la navette des glaces. Il s’enthousiasme, de toutes les bribes d’histoires, cueillies ici et là.

 

Il faut que je leur dise ! C’est assez ! Assez !

 

La veille du départ, il range ses carnets. Il entame un long monologue avec ses parents. Il leur annonce qu’il ne repart pas avec eux. Il restera dorénavant chez ses grands-parents, il veut les voir grandir, dit-il sérieusement, peut-être les voir vieillir aussi… Je veux savoir d’où je viens avant d’aller plus loin. Il y a tellement de belles choses ici, chez nous… Qu’en dites-vous ?

Il n’obtient pas de réponse, juste une ¨ bonne nuit ¨ !

 

Le levé s’est fait sans bruit, il a refermé son sac, sans sortir de crayons, ni carnet comme à l’habitude. Il est retourné dans les nuages de sa pensée. Il peut rêver, ça ne dérange personne. Il cherche ses mots pour les convaincre de tourner la page, de commencer une nouvelle histoire.

La traversée est longue et silencieuse.

 

Arrivé à la maison il leur signale « Je suis un draveur pas un bûcheron » j’ai besoin d’une équipe autour de moi, d’une meute même. Ses parents échangent un regard complice. Surpris, ils lui lancent ce sourire habituel qui lui répugne aujourd’hui.

Contrarié, il claque la porte, se rend à l’école où il passe ses examens annuels dans l’anonymat. Il entre au parc de celle-ci, flâne sur les terrains de ballons-paniers ou de soccer. En plein jour, il aime voir et entendre les autres, leurs débats, leurs cris, leurs rires communicatifs.

Il s’arrête, observe alentour, la récréation s’entend. Il regarde inlassablement les équipes se disputer la victoire. Il continue sa virée et croit bon d’aller chercher de l’aide à l’intérieur de La Passerelle.

Il franchit le hall emmuré de vestiaires individuels, renifle l’odeur tenace du milieu. Il avance prêt à tout.

 

Ce jour-là, dans le corridor un grand bonhomme l’interpelle ainsi…

– Salut jeune homme ! Tu viens explorer ton nouveau-monde ? Je suis bien content de voir que tes parents n’ont pas attendu pour t’annoncer ton entrée en septembre.

 

 

Et c’est ainsi que le bonheur s’est invité chez Xavier.

Le décor éphémère de ses longs périples l’émerveillait, mais maintenant c’est sa vie qui l’allume.

Chim cham choum, trois fois par là.

 

L’enfant qui reste toujours au même endroit reste bête. Proverbe islandais

1Le pays du 8’jour Encyclobec.ca/région

2 La toponymie dans Charlevoix (1800-1900). À la découverte de l’arrière-pays.

***

Nouvelle inédite

Hommage à l’amie d’encre Sophie Marchand

Tout est ici par Denise Pelletier

 

La ville de Paris a bien voulu parrainer ce projet, hommage à la carrière de sa jeune artiste émérite. Elle-même y a collaboré étroitement. Elle prend plaisir aujourd’hui à préparer l’envoi de sa monographie, pour remercier les trois regards sollicités, il y a déjà plusieurs mois. Elle fait donc suivre un exemplaire à la Commissaire d’exposition du Musée d’art Moderne, un autre à une fidèle collectionneuse de son travail et le dernier à l’artiste-graveur, l’Ouvrière du noir de Québec. Ces trois personnes, admiratrices inconditionnelles, ont accepté de rédiger leur témoignage à la grandeur de son projet artistique.

Malgré les distances, Oda est très proche de l’artiste canadienne. Elles échangent depuis des années des phrases longues comme des branches sur le web. Elles célèbrent au quotidien la révélation d’un monde ordinaire que d’ordinaire on ne voit pas. L’une est l’autre, des affinités électives les lient. Depuis plusieurs années, elles se rencontrent sur les cimaises d’horizons lointains et participent à des événements collectifs internationaux, en dessins, gravures et livres d’artiste, soucieuses d’honorer leur leitmotiv « Faire de leur vie une œuvre d’art ».

Oda insère un court message à l’intérieur de son colis, profite de l’occasion pour surprendre son amie, lui annoncer une nouvelle inattendue.

 

Et à l’autre bout du monde, ce matin-là, l’Ouvrière sort du lit, se glisse sans bruit sur le parquet noueux, franchit le tatami de sa grande bibliothèque. Un rituel qui la mène au grand mur vitré du loft. Dès l’aube, elle noie son regard, son âme effilochée, dans l’écume du jour, entame religieusement sa collecte de lumières blondes, de lambeaux de brumes, parfois même, s’attarde à la débâcle de nuages. L’artiste reste immobile aussi immobile que tout ce qui l’entoure. Sa journée toute entière déjà là dans sa tête.

Toute la douceur d’un levé sans mouvement s’étire dans la lenteur, rien, non rien, ne l’éloigne de sa bulle.

Sauf peut-être, l’appel de son ordi réglé quotidiennement, à heure fixe pour 30 minutes de surf dans sa messagerie. Trente longues minutes impertinentes.

Année après année, elle poursuit ce rituel, cultive le silence pour atteindre le cœur de son imaginaire. Elle noircit ses cahiers du bruit d’événements imprévus, véritables nids d’encre du temps qui va. Elle danse ses solitudes et se laisse envoûter, ouverte, libre, prête à se délester. À bout de craie, elle entre en atelier, s’averse de ses archives improvisées, de ses fardeaux de mémoires, elle crée.

Au gré des saisons, elle emmêle ses vendanges, ses brouillards et même ses giboulées dans ses éphémérides, trace des perles rares aux formes abstraites, étales, sur ses grands papiers orientales.

 

À Château-Thierry, les moleskines d’Oda, nommés : le vendémiaire, le brumaire, le frimaire et tous ces autres noms empruntés au calendrier républicain, suggèrent eux aussi le temps qu’il fait. Des livres d’heures enrichis de ses images, de ses calligraphies quotidiennes, où l’artiste creuse ses sillons à l’encre libre. Oda vit elle aussi au rythme des saisons, déborde d’une langue singulière.

Aujourd’hui, comme il arrive souvent, elles se donnent rendez-vous devant l’écran de leur ordinateur, au coeur de leur atelier privé. Assises là, elles échangent, parcourent leurs calepins garnis de leurs éboulis silencieux, de leurs tremblements, de leurs effacements. Dans ces instants privilégiés, une aura de calme les enveloppe, des phrases inachevées, remplies d’émotions, traversent leurs paravents virtuels. Chacune offre au regard de l’autre le lent travail de sa recherche personnelle, la mise à nue de sa quête intime, ultime.

Dans le carnet d’hiver de l’Ouvrière, des pans de lumières s’éclatent, des cristaux s’amoncellent, glissent sur la neige. En lettres froides, elle trace les fumées gelées, les volutes glacées, le chaos ; écrit la neige qui tombe, ses feulements, ses nuages de frasil, ses chroniques hivernales. Elle tisse des ciels nordiques au sfumato sublime, des fondus de gris étrangers, uniques.

Oda dessine des orages dans les siens. Des bocaux de ferments incolores, de pulpe de pluie, d’embus visqueux s’empilent à ses fenêtres. Ni rideaux ni arbres, elle s’isole derrière la gaze aux fibres sourdes, éteintes, il y fait toujours gris. Pour illuminer son hiver, elle cultive l’luzule couleur de neige, noue sa chair au papier, aux blancs d’eau forte, aux blancs de livre. Elle écrit le saule cousu, ses déboires…

Dans le carnet d’été de l’Ouvrière, toute la rosée de son jardin de fougères, les mains ouvertes vers le ciel, son herbier de racines et mille ramures enlacées, tachées de feuilles. Des barbelés d’épines enluminent ses pages.

Dans le sien, Oda effeuille le bambou, la rose, la rhubarbe, le chemisier du coquelicot. Elle invente des colliers de perles que le vent défait.

 

L’Ouvrière lève la tête, observe, quitte sa table de travail, surveille l’ombre d’une silhouette qui monte lentement le sentier, le facteur ! S’il se rend à la porte, il a sans doute besoin d’une signature.

On frappe, sonne. Elle lui ouvre, le salue, le laisse entrer.

– Bonjour ! Un colis recommandé de France, sûrement des œuvres qui reviennent de votre dernière exposition de miniatures.

Elle soupèse…

– Non ! Un format A3, lourd, comme un beau livre.

Elle sourit, devine avant de lire d’où lui vient cette surprise. Elle signe, remercie le postier, émue, dépose précieusement le paquet, sur la console de l’entrée.

L’Ouvrière revient à son amie en attente, suspendue à son écran, ne dit rien à propos du visiteur, l’avise avec retenue, de son retour à un autre moment et éteint l’ordi.

Curieuse, elle retourne à l’emballage, entreprend de l’ouvrir avec délicatesse, le pèle comme un fruit fragile. Elle connaît bien son amie, défait le nœud, dénoue la ficelle, sait qu’à l’intérieur du papier brun, épais, elle trouvera mille détails minutieux d’un rituel japonais, tous les codes respectueusement choisis. Oda en use avec grâce dès qu’une opportunité se présente, d’où cet habillage somptueux offert ici. Elle habite depuis toujours la maison-atelier de son grand-père papetier-imprimeur, émigré depuis plus d’un demi-siècle. Il lui a légué tout son savoir ancestral de plieur et tous ses secrets du papier washi, ce matériau d’art, simple, poétique, patrimoine culturel immatériel, de l’humanité.

Au coeur de son atelier, l’Ouvrière s’enveloppe, s’isole sans risque. Dans le pavillon, l’ordre du monde se déplie, elle sent bruire la lenteur. Ses mains silencieuses effleurent l’origata, le livre beau, caressent le manteau, la tranche du livre. Elle aborde fièrement l’éloge des trois voix invitées. En osmose avec l’œuvre elle scrute du regard les épreuves photographiques, ces immortelles captures de croquis, de gravures. Dans les titres mentionnés, elle cherche la braise de leurs racines, l’âme nomade d’Oda. L’air glisse à l’envers, tout est muet.

Elle ferme les yeux, le temps de savourer l’infinie présence de l’amie dans l’odeur du recueil.

Un pli tombe du livre. Elle se penche, le prend, l’examine. Sur le calque fragile du billet courent des rires, des éclats de joie. Au fil de sa lecture, les espoirs funambules d’Oda l’inquiètent vivement. Son amie d’encre annonce sa venue prochaine. Elle aimerait pouvoir s’installer dans sa maison de verre. Son séjour de recherche à l’atelier Engramme de la Coop Méduse est enfin accepté. Elles pourraient aller travailler ensemble, elles en ont si souvent discuté. Ce rêve est enfin réalisable. Elle voyagera léger, clôt avec ces mots « à tout bientôt ».

L’heure douce-amère se glisse sous les ongles de l’Ouvrière, sa déconfiture palpable, elle réfléchit, doit se ressaisir vite. Elle murmure son déchirement, à pas perdus, traverse ses tourments, cent fois, tourne en rond.

Comment le dire, ne pas décevoir l’amie ? Tout va trop vite. Elles attendent depuis si longtemps cette fin heureuse, cette rencontre chez l’une ou chez l’autre. Elle rêve de la Cité des arts à Paris pour elle, de Méduse à Québec pour Oda.

Ces refus, de part et d’autre, nombreux, multiples, pour des raisons justifiées, survivent à toutes ces années, n’empêchent pas l’amitié de se développer, ni l’espoir de grandir. Elles persistent sans relâche à montrer leur intérêt pour une résidence d’artiste, récidivent, peaufinent annuellement un projet de travail commun, hybride, ne cessent d’étayer leurs dossiers de candidatures, de renouveler leur demande au Conseil des Arts de leurs gouvernements.

Au fil du temps, elles multiplient leurs accrochages dans des Centres d’art, se voient sélectionnées, exposées côte à côte, pour leurs univers parallèles, sans jamais s’être serré la main. Malgré tout, elles continuent de rêver de retrouvailles, d’un premier face à face.

 

Pourquoi donc, aujourd’hui encore, ce chassé-croisé, ce détour contraignant de la vie, ce double possible, aux mêmes dates, en personne cette fois, mais dans des lieux différents ? Elles espéraient profiter du réveil de la nature, de l’ébullition printanière, et improviser ensemble dans l’ailleurs de l’autre.

L’Ouvrière ouvre son ordi, interpelle Oda « Quel bonheur d’apprendre ta venue chez Engramme. J’imagine déjà ta chorégraphie autour des presses de l’atelier, tes flâneries autour des bassins d’eau, ceux d’acide, ton œil surpris par la basse-ville. Peux-tu m’imaginer chez-toi à la Cité des Arts, flâner au bord de la Seine ? »

  • Oui Oda, cette fois encore nous allons jouer au chat et à la souris…

 

***

 

2′ de 3 cageux pour mes encres flottantes

Le fil de l’eau nous servait de draps…

 

 

in progress…

l’écume des jours… ligne 38 suite

 

 

 

in progress

mes encres flottantes ou écrire sur l’eau suite

 

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Dérive d’engramme

par Denise Pelletier

 

Le grand toit, plat, pleure, s’orage chaque printemps dans la chambre du père. La maison blanche sans caractère, demeure le lieu de vie, de rencontres, d’allers-retours.

J’occupe la rotonde, chambre à proximité de celle de la mère, réservée à l’enfant rebelle. Sa haute fenêtre étroite donne sur le verger voisin. Dans ma mémoire de la maison, c’est celle qui offre le plus bel horizon, et si l’arbre bougeait un peu, penchait la tête, elle verrait peut-être le lac, ou quelques rayons lumineux danser sur ses eaux.

Le grand escalier central qui relie les divers paliers oblige cette longue courbe à l’architecte, il n’y a ni prétention ni luxe ici. C’est sans doute l’accès au corridor de droite, aux chambres voisines qui tracent ce méandre.

À moins que ce ne soit pour l’arrivée titubante du père certains soirs. Que ce soit simplement pour ouvrir l’espace sur l’alcôve de la mère.

On ne l’a jamais su ni eu la curiosité de savoir cette excentricité.

Perché tout en haut, le plus énigmatique petit balcon coiffe la cage d’escalier. Grand comme un couffin à chat, mais, nous n’en avons pas. Je me rappelle de veilles bruyantes ou ça discutait et riait en bas. Je sortais du lit sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, je frôlais la longue courbe du mur, m’installais là, recroquevillée. Je tendais l’oreille aux histoires farfelues, indiscrètes. Je n’entendais pas tout, j’apprenais là, l’art d’inventer, de créer, ou, peut-être simplement celui de vivre.

Puis les années passent, et l’on ne sait pourquoi ces théâtres aux volutes sinueuses nous interpellent. Ils demeurent enfermés dans les parenthèses de nos mémoires, d’hier à aujourd’hui. Ils sont les paysages de notre histoire, puis la chronologie de nos âges, témoins du vécu.

 

Le souvenir de ces jours-là persiste toujours : je cherche le lieu, l’espace idéal pour déposer mon 1Jardin grand comme un grain de moutarde. L’alvéole clos intime où je rendrai hommage au 2moine Citrouille-amère. La caserne de pompier de l’hôtel de ville, devenue galerie d’art, offre une situation géographique appropriée pour partager mon projet. Mais, la porte s’ouvre sur un espace de démesure, trop grand au premier regard. Trois arches s’élèvent devant moi, je traverse la première, tombe sous le charme, il est là, l’écrin. Au pied d’un escalier en colimaçon, une pièce minuscule, une courbe gracieuse, un creux galbé. L’artiste jubile, s’installe. 3Le monde est rond autour de l’être rond.

Plus tard encore, j’accoste en solo au cœur de la bibliothèque Félix Leclerc. Le jour grimpe sur les briques de verre du pavillon, l’arabesque diaphane enveloppe mes ronds de papiers, ma cage de fer. Mon projet d’Encyclopédie Singulière s’éclate dans une aura de lumières naturelles.

Ailleurs, toujours, la baie vitrée de l’Ermitage de Reuil-Malmaison m’invite, je m’y installe malgré les ouvertures béantes et la rareté des cimaises ; je crée, j’é cris, je ris aussi, j’y déploie mes histoires à grands bruits, ma Partita. L’artiste marginale habite les murs ronds sous tous les toits, il sait bien que la maison tient l’enfance immobile.

La maison doit être comme un organisme rythmé, un être qui aide la vie, comme le nid aide l’œuf à mûrir… la mienne me joue des tours.

 

***

moi

février

habiter le lac…

 

4 (2)

je lui demande si elle me le montrera

elle répond « quand tu seras venue»