Carnet des années 1970

1973-74-75

Dans les années 70, ma vie se joue sur deux tableaux distincts. Artiste diurne, je partage mon atelier avec de vieux amis. Oiseaux nocturnes, nous fréquentons assidûment le piano-bar de l’Auberge des Gouverneurs sur Laurier où s’exécute Pierre Roche, pianiste, chanteur et interprète incontournable. Il nous livre quotidiennement le répertoire vertigineux de son ex-compagnon de route Charles Aznavour. À la sortie du bar, nous allons au seul café ouvert la nuit pour tuer l’alcool absorbé. Quelle décennie, pseudo hippie, mouvementée, révolutionnaire. Ces années folles où mon projet d’artiste est empreint de dérives urbaines, mon entourage hétéroclite. Un jour Pierre organise une rencontre privée chez lui avec le chanteur mythique de passage à Québec. Quelle joie pour notre cercle de fervents admirateurs d’être invité. Ce soir-là, le portrait du légendaire est plus humain, l’homme en colère n’existe pas. On parade, boit, on rit surtout. Il s’installe parmi nous, son physique, sa voix atypique il nous parle à voix basse, de tout de rien. Nous flirtons, fumons, jouons… nous voilà journalistes improvisés. « Depuis quand connaissez-vous Pierre ? » « Nous avons débuté nos carrières ensemble, il a même composé la musique de mes premières chansons, de quelques-unes… » « Comment arrivez-vous à aborder autant de sujets ? » Le sourire en coin, le regard moqueur il me répond « je me raconte, je regarde autour de moi, j’écoute, je lis beaucoup, je cris… non, non, pardon, j’écris. » C’est-à-dire… « Tous les faits de société m’intéressent, la naissance, la vie, l’amour, la mort, je lis les grands, populaires et classiques : Lafontaine, Victor Hugo, Molière, les journaux. Comme je suis quotidiennement en route, je lis tout, partout. Et puis, tiens : j’ai toujours dans mes bagages le dernier Goncourt, une revue de science. » Il nous régale de ses jeux de mots… « D’habitude, quand je fais de l’insomnie je me lève et me raconte une histoire à dormir debout, ce soir, ce ne sera pas nécessaire. » « Vos chansons témoignent sans doute de votre parcours… » « Mais bien sûr, comment peut-il en être autrement, vous, dans vos peintures, vous y mettez de votre intimité, de votre époque. Alors, moi aussi mon enfance, mes galères, mes regrets : j’adore les mots, leur couleur, leur poids, leur rythme. J’enrichis mes textes de notre belle langue, j’écris au quotidien et je rêve d’être de l’Académie française. » « Avec, votre élégance, votre discrétion, on vous imagine… » « Ennuyant ! »… « Excusez-moi, vous êtes si discipliné et si surprenant, un homme d’humour de surplus. » Sous le charme, je l’abandonne à nos amis et l’observe. L’aube venue nous nous séparons avec la promesse de nous revoir. Mais, Pierre décède, le piano-bar ferme, le groupe se dissout… En octobre 2018 alors que se termine le montage de mon exposition à la Galerie l’Atelier Montfort-L’Amaury, dans la commune du même nom en France : il y a là un trafic inhabituel, un monde fou. J’apprends que Charles Aznavour est inhumé au cimetière de l’endroit ce jour-là. Je n’imaginais pas que nous aurions cette dernière rencontre, chez lui. Et me revient en mémoire ces mots du grand artiste, bien avant son décès, dans sa chanson  *j’abdiquerai, où il évoque la mortalité : « Et, s’il me reste encore, un beau spectacle à faire, un bel enterrement flatterait mon ego… » Te voilà exaucé deux fois plutôt qu’une. * Nous étions là derrière le portail gothique du cimetière, dans la foule émue, sur le chemin de pierre…

Denise Pelletier

1978

Dans mon atelier St-Jean sur le Richelieu 1978 app.

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