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La remorque bien attachée, mon conjoint et moi prenons le large. Ces vacances méritées n’attendent plus que nous. À peine une petite heure de route écoulée, nous décidons de faire un court arrêt chez Mabel Kapp… nous ne passons pas une semaine sans nous y rendre. Collectionneurs passionnés, nous allons saluer le vieux couple propriétaire et jeter un œil sur leurs derniers arrivages, une simple habitude ou plutôt un rituel capricieux… Nous franchissons la grande porte du presbytère sans nous douter un seul instant de la suite des événements.

 

Comme un coup de foudre… un wouah ! Là, devant nous, la perle rare… nous tombons sous le charme, mais, à quel prix… l’antiquaire ne peut la réserver, vu l’originalité de l’objet et assuré qu’elle trouve preneur dans les jours à venir.

Dans l’attente depuis des années d’une telle trouvaille nous ne réfléchissons pas, versons notre acompte, retournons vider nos bagages à la maison et revenons dans l’après-midi chercher l’armoire. Adieu vacances à la mer, fini le rêve de soleil et de farniente. C’est ainsi que la belle Hepplewhite entre chez nous.

Nous l’installons le jour même dans la salle de séjour. Assis près d’elle, nous n’avons d’yeux que pour sa fine silhouette, son corps menu, sa peau miel foncé et la dentelle délicate de son jupon. Son petit air mystérieux, insondable, nous oblige à la regarder de plus près. Son unique bouton de porcelaine ouvre deux pans étroits et révèle quelques rêveries en nous. Que signifie cette tache d’encre au cœur ? Et d’où lui vient ce parfum insaisissable…

Soudain, la fabuleuse, délestée de son corset, se met à frémir, son souffle se libère. Un hoquet perturbe le silence, une brise envahit l’espace. Béante, le tumulte muet des souvenirs s’échappe en de joyeux murmures, en volutes parlées. Grisés par cette humeur volage, d’un commun accord nous refermons ses portes avant d’aller dormir, ce soir-là…

À peine assoupis, des pleurs de lamantins se font entendre… lointains, étouffés… J’atterris pieds nus dans l’eau, Heppelwhite appuyée au mur de la pièce se vide de tout son saoul. Je la caresse pour calmer cet orage, mais en vain… l’armoire en colère crie haut et fort à l’insulte…

 

-Comment osez-vous ? Moi, Hepplewhite, circa 1830. Quand même ! Vous devez lire ma fiche descriptive du brocanteur, mon curriculum vitae, mon histoire… J’ai été l’amie la plus loyale d’Émily Brontë. Qu’on cesse de me promener de par le monde, de granges en chambres d’hôte et qu’on arrête de m’enfermer comme une schizophrène en plein délire.

– Euh ! … Du calme, tout cet énervement ne nous est pas bon. Laissez-moi essuyer les traces de ce ravage… et parlez-moi de vous, d’Émilie, d’hier… et de tous ses secrets.

– Je veux bien vous raconter cette solitude tranquille… là, où pendant des années elle a caché ses écrits griffonnés sur des bouts de papier trouvés ; leurs odeurs de farine, de poivre, de noix de pacane ou de chocolat… Là où elle a couché son herbier, ses marionnettes… ses mouchoirs roses. J’ai été son oreille, sa chambre forte ; je vous surprends n’est-ce pas ? Allez ! Ne me coupez plus jamais du monde et pour aucune raison… ou je ne vous apprends plus rien…

 

DP novembre 2018

 

*les mots écrits en italique sont tirés du livre: Les villes de papier.