Ouvrière du noir

Depuis le début de ma carrière, ma recherche s’inscrit au quotidien; mon travail se veut le journal de l’artiste, l’écho de son environnement, du rythme du temps qui s’écoule, saison après saison, année après année. Le sismographe des turbulences au jour le jour, ici et là, plus loin. Que ce soit en atelier où hors murs, outre-mer ou ici, j’écris, je grave, je marque, trace le temps qui file, l’enregistre, l’archive, le blogue. Je suis autour de la presse, près de mon portable ou prisonnière de mon Canon, je note, vis la vie, capture ses émotions soudaines qui me touchent. Superpositions de matières, couches de temps, feuils d’encres, amalgame de techniques. Mon langage pictural repose sur la dualité de deux principes : l’un gestuel intuitif, l’autre formel de l’ordre d’un choix esthétique. Les œuvres ainsi réalisées ne sont pas des lieux de représentation, elles sont plutôt des espaces de réflexion, de création et de vertige.

Au commencement … les mots, ceux nichés au fond des livres, surtout ceux des poètes, aussi ces mots entendus, indiscrétions involontaires, attrapés dans le bus, sur la rue, dans l’intimité ou dans la foule. En silence j’écoute les bruits de la vie, ses mots m’effleurent, me touchent, m’envahissent, m’habitent. Dans la solitude de l’atelier je les réentends, les récris, sur un fond blanc je les étale comme médium, comme signes, comme formes, je les reconstruits bride par bride afin d’en déployer les rythmes intérieurs. Je griffe la matrice, le papier, jusqu’à ne plus voir, ne plus comprendre, j’efface, je cache, je voile et donne à voir l’infinie présence du silence après le bruit.

La fluidité de l’encre, l’impermanence du graphite coopère à cette écriture de l’intériorité. Le diaphane  du  support, la fragilité du papier sont des réceptacles privilégiés comme chambre d’écho ou désert de l’imaginaire.

Avec le temps, la gravure, ses rituels, ses odeurs, sa lenteur m’emportent  dans la réalisation de mes livres d’artistes, aujourd’hui, après des années de pratique autour de suites, de pages détachées, me voilà réunissant au creux des mains les feuilles autrefois éparses, me voilà chercheure, pour réaliser et réunir textes et images en un lieu commun.

Les mots côtoient mes images, oui, intuitivement, par affinité et provoquent  souvent  de belles  rencontres, auteur/artiste. L’image refuge, le livre d’artiste naissent et rejoignent un autre regard à l’écoute… quelque part.

Ouvrière du noir, je m’exprime principalement dans ses lumières …   

                                                Denise Pelletier

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